CULTURE CLUB
spectacle

A L'OUEST

Collectif Bajour

Des souvenirs d’enfance que l’on tente d’effacer, un traumatisme qui nous ronge. Pour la fratrie endeuillée d’À l’Ouest, survivre au drame, c'est avancer coûte que coûte. De cette chronique familiale bouleversante, les huit comédien·ne·s du collectif Bajour se saisissent avec une immense justesse, entre douleur absolue et vive insouciance.

A l’Ouest est un spectacle du collectif Bajour associé au TPM pendant deux saisons et qui présentera aussi le seul en scène Bob et moi, en juin. Derrière le nom de Bajour se niche un jeune collectif de sept acteur.ice.s, auteur.ice.s, metteur.euse.s en scène qui se caractérise par leur désir de raconter des histoires et une écriture de plateau où l’acteur.ice occupe le centre. Dans A l’Ouest, pièce pour huit interprètes, ils elles nous racontent une histoire de famille, de deuil et d’oubli, entre passé et présent. Une chronique de l’intime, sombre, poignante et drôle en même temps.


 

Aller à l'essentiel avant votre venue au spectacle

A l'ouest, un titre à double détente 


A l’Ouest, renvoie à une expression du langage parlé, connue de tous, qui signifie être un peu perdu, être à côté de la réalité, être déboussolé. Mais A l’Ouest, pour ces amateur.ice.s de cinéma que sont les membres de Bajour, c’est aussi l’ouest américain des westerns, le wild west, territoire sauvage et inconnu, terre promise propice à toutes les fictions, la conquête de l’ailleurs, d’un avenir qui pourrait être radieux. Le metteur en scène Matthias Jacquin est d’ailleurs en train de travailler à une version ciné d’A l’Ouest. Les deux notions sont présentes dans le spectacle, à vous de voir comment !

 

Bajour : qui se cache derrière ce nom intriguant ? 


Nom de ce collectif né en 2015, Bajour n’est pas une personne mais plutôt une entité qui personnifie un imaginaire collectif, la réunion de sept personnes, deux filles et cinq gars qui se sont connus à l’école du TNB de Rennes, et leur envie de travailler ensemble. C’est ce que dit la charte établie collectivement pour poser les bases de l’esprit Bajour : « nous, Leslie Bernard, Julien Derivaz, Matthias Jacquin, Hector Manuel, Georges Slowick, Alexandre Virapin et Adèle Zouane nous engageons par la présente à travailler ensemble (entre autres) car nous avons senti le désir impérieux de travailler en nous regroupant, et que nous nous reconnaissons un vocabulaire, des goûts et des désirs communs nécessaires à un travail de création ambitieux et fraternel… »

Bajour est aussi un nom qui permet de ne pas mettre l’un.e plutôt que l’autre en avant, une façon de se débarrasser des questions de pouvoir qui surgissent forcément quand on crée à plusieurs. C’est un collectif d’acteur.ice.s, il n’y a pas de metteur.euse.s en scène attitré.e, toustes le sont, à tour de rôle, au gré de leurs envies, et sans obligation. Ainsi chaque membre peut porter un projet, pour l’ensemble du groupe ou pour quelques-un.es seulement, incluant aussi des artistes extérieur.es.
A l’Ouest, de Leslie Bernard et Matthias Jacquin, met en scène tous les membres du collectif avec deux autres actrices (Asja Nadjar et Julie Duchaussoy); Bob et moi, que l’on pourra voir en juin au TPM, est un solo de et avec Alexandre Virapin. Leslie Bernard travaille actuellement à une série théâtrale qui impliquera plusieurs metteur.euse.s en scène du collectif. La configuration du collectif a été pensée comme la plus ouverte possible pour éviter la sclérose. De même, les membres peuvent aller travailler en dehors, avec d’autres. Il.elle.s créent leur premier spectacle, en 2015, Un homme qui fume c’est plus sain, qui croisait déjà le thème intime de la famille avec des thématiques plus socio-politiques, alors qu’il.elle.s sont encore à l’école du TNB. Le spectacle remportera ensuite le prix des lycéens au festival Impatience, puis sera présenté au festival d’Avignon.
 


Parmi leurs influences, il y a les Chiens de Navarre, une compagnie de théâtre centrée sur l’acteur.ice et qui écrit uniquement à partir du travail de plateau, autour de thématiques croisant l’intime et le politique. Les Chiens de Navarre, qui rassemblent un noyau dur d’acteurs autour du metteur en scène Jean-Christophe Meurisse et pratiquent un jeu assez outré, où le rire se mêle au trash, étaient intervenants à l’école du TNB. Plusieurs acteur.ice.s de Bajour ont ensuite travaillé avec eux. Basé également sur l’écriture de plateau, le travail de Bajour vise à l’élaboration d’une histoire de manière collective avec la volonté affirmée de s’adresser adressée à toustes. Bajour revendique un théâtre populaire, avec généralement beaucoup d’acteur.ice.s au plateau.

 

 

 

A l'ouest, de quoi ça parle ? 


C’est l’histoire d’une fratrie de cinq dont deux meurent dans l’incendie de leur maison. La sœur et les deux frères rescapé.e.s ont assisté à la mort violente de leur frère et sœur dans la maison commune. Depuis chacun.e tente de faire son deuil. Chacun.e développe un rapport différent au drame et à la mémoire : l’un tente de passer à autre chose, l’autre a perdu la mémoire, la 3e convoque les morts, le voisin attend un signe…
La famille et le deuil sont deux thématiques qui traversaient déjà leur premier spectacle, Un homme qui fume c’est plus sain. Cette fois, le thème central, amené par Leslie Bernard et Matthias Jacquin, est celui de la mémoire et de l’oubli, traversé par la dimension tragique de l’incendie. Quelle est la part de fabrication dans nos souvenirs ? Comment la mémoire est constitutive de notre identité ? Peut-on chercher à perdre la mémoire ? Comment être sûr.e, lorsque l’on retrouve un souvenir, qu’il est authentique et pas inventé ? Toutes ces questions ont présidé à l’écriture d’A l’ouest.
En filigrane, surgissent aussi la fin de l’enfance et les contours d’un monde où il n’y a pas plus de travail. On comprend au fil de la pièce, que si les frères et sœurs se retrouvent à habiter, ensemble, dans la maison familiale, c’est en raison d’un contexte social difficile. Créé au moment du confinement, le spectacle renvoie également à la notion d’enfermement, de repli sur la famille. Comme dans les précédents spectacles de Bajour, les dimensions intimes et sociales sont finement entrelacées.

 


 


 

La famille, espace théatrâl par excellence 



La famille, ce microcosme qui prédomine dans les spectacles de Bajour, est aussi l’espace essentiel du drame, à la fois le sujet central et le lieu du théâtre par excellence. Chez Sophocle, ou plus globalement dans le théâtre antique, avec Œdipe et Thyeste, le conflit familial conduit aux actes les plus extrêmes : au terme d’une série de vengeances, Thyeste prépare à son frère Atrée (l’aïeul des Atrides !) un ragout avec la chair de ses fils qu’il vient d’assassiner… Chez Shakespeare, nombre de pièces sont centrées sur la famille, ou traversées par cette thématique articulée avec celle du pouvoir, Le Roi Lear, Richard III… Lorsqu’il y a famille, il y a généralement conflit.
Plus proche de nous et de l’univers de Bajour, on peut citer Tchekhov dont le théâtre, en particulier Oncle Vania et La Cerisaie —là aussi une famille dans une maison d’enfance — creusent le rapport à la mémoire, au passé individuel mais aussi à l’histoire collective, à l’enfance et à la question du lien.

Très inspirée de Tchekhov aussi, et très inspirante pour Bajour, il y a évidemment l’œuvre de Jean-Luc Lagarce ¬— en particulier sa pièce Juste la fin du monde mais aussi Le Pays lointain et Derniers remords avant l’oubli. Pièces de l’intime qui explorent la famille, l’enfance, les origines, le lien, l’amitié, la mémoire, la mort mais surtout le pouvoir de la parole à cerner ces notions, à en venir à bout.
La famille est un motif récurrent du théâtre, quel.le.s autres auteur.ice.s peut-on encore citer ? Quelles pièces de Molière, par exemple ? 
Pour Bajour, comme chez Lagarce d’ailleurs, la famille c’est aussi la famille choisie, l’amitié : ce groupe qui s’est soudé au fil des 3 années d’école, au TNB de Rennes. Dans L’Île, l’une de leur précédente pièce, il est question d’un groupe et d’apprendre à vivre avec les autres.
A travers la notion de famille, Bajour s’intéresse aussi au déterminisme social, et à l’identité, c’est-à-dire à la façon dont nos origines conditionnent ce que nous sommes. A cet égard, Leslie Bernard et Matthias Jacquin citent particulièrement le philosophe Didier Eribon et son récit autobiographique Retour à Reims qui décrypte l’histoire de son milieu d’origine, une famille pauvre dont le père est ouvrier et la mère femme de ménage, et son parcours de transfuge, terme utilisé pour décrire celui ou celle qui quitte une classe sociale pour une autre, un milieu généralement pauvre et éloigné de la culture pour un monde bourgeois et intellectuel. L’autrice Annie Ernaux et l’écrivain Edouard Louis comptent aussi parmi les références en la matière. 
Dans une veine tout à fait satyrique et métaphorique, le film coréen Parasite de Bong Joon-Ho, Palme d’or de Cannes 2019 que Bajour cite également, explore les mêmes questions, cette fois en mêlant les genres du drame social, de la farce et du film d’horreur.
La maison/ La famille : le motif de la famille, en particulier celui de la fratrie, associé à l’espace symbolique de la maison traverse aussi de nombreux contes qui, sous couvert de merveilleux, soulèvent des questions bien réelles comme celle du partage et de la place de l’individu dans le groupe. Hansel et Gretel, le Petit Poucet… Quels sont les autres contes où ces motifs apparaissent ?
Quels autres sujets peut-on traiter à travers le motif de la famille ? Quelles références pourriez-vous citer ?

 

 

Après le spectacle : que dire avec mes élèves ? 

De la lumière à l'ombre, et inversement 


Une allumette qu’on enflamme en comptant tant que la flamme dure … Et un, et deux, et trois, et quatre… La scène qui ouvre le spectacle condense la situation initiale et celles qui vont suivre à travers ce qui s’apparente à un simple jeu d’enfant : l’individu dans le groupe, l’enfance, le feu, la vie prématurément interrompue pour les un.e.s, plus longue pour les autres. Prémonitoire ? Derrière ce jeu innocent qui montre une famille unie et rieuse, nous découvrons peu à peu toutes les couches d’une histoire plus sombre. Le sol est couvert de cendres et de nombreuses scènes ont lieu dans la pénombre. Il y a la tragédie, bien sûr, autour de laquelle tourne toute la pièce, l’incendie qui a brisé la famille : Eliza, Stéphane et Yan ont perdu Esther et Hugo dans le feu qui a ravagé leur maison.

Mais nous découvrons aussi que s’il.elle.s étaient touste.s revenu.e.s dans la maison familiale que leur avaient légué leurs parents c’est en raison d’un contexte social difficile, d’une impossibilité de trouver du travail. S’il.elle.s vivent ensemble, ce n’est pas vraiment par choix, c’est parce que seul.e.s il.elle.s ne s’en sortent pas. Au milieu de ces gens empêchés, il y a Marc et Esther qui l’espace d’un instant entrevoient la possibilité de vivre autre chose, ailleurs, une étincelle de bonheur. Comment s’en sortir ? Pourront-ils réinventer leur vie ? Qu’adviendra-t-il quand Eliza tentera à son tour de partir ?

 A l’Ouest est à ce jour le spectacle le plus sombre de Bajour. L’écriture est plus précise que pour les pièces précédentes. Balisée de symboles explicites — la maison, le feu…— la pièce est moins distancée, les questions de la douleur et du deuil sont explorées, de manière frontale, au premier degré : comment jouer l’annonce de la mort ? jouer la vraie tristesse ? L’écriture avance par jeu d’échos entre deux dimensions, une légère et une plus grave : on joue avec des allumettes qui annonce l’incendie, on propose une séance de spiritisme pour s’amuser et on va voir une voyante pour s’adresser aux morts, la ligne de vie, etc… Quels autres motifs se répètent ? trouvez-en d’autres ?

 

Le voisin, l'altérité 


Il y a la famille et il y a l’autre, Marc, le narrateur du début qui introduit l’histoire — «leur maison a brûlé, vous voyez ce garage ?... j’aurai adoré avoir un frère et une sœur » —. Marc est le voisin, celui qui vient bousculer l’équilibre du groupe en y introduisant des questions du dehors. Il est le contraire, le miroir, l’individu « entré par effraction », différent, seul contre tous. Celui dont l’arrivée, les questions, la présence, pointent l’enfermement de la famille et représente une menace autant qu’une bouffée d’air, la possibilité d’un futur, une échappatoire vers le bonheur pour Esther, une chance de briser le cercle fatal. Marc représente aussi l’impossibilité d’oublier, il est celui qui laisse des « marques », il est celui qui attend un signe d’Esther par delà la mort.


 

Une écriture de plateau basée sur l'acteur.ic.e 



Les artistes de Bajour pratiquent l’écriture de plateau, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de texte préalable au travail avec les acteur.ice.s. Les metteur.euse.s en scène arrivent au premier jour des répétitions avec un simple canevas, des thématiques, une filmographie, une bibliographie. L’écriture elle-même se fait dans un aller retour entre les propositions des acteur.euse.s et celles des metteur.euse.s en scène. Les acteur.ice.s sont également auteur.ice.s de leur texte.

L’écriture de plateau implique l’acteur.ice d’une manière plus dynamique, ça le/la place tout de suite au bon endroit dans la mesure où les mots viennent de lui ou d’elle. Cette pratique peut conduire à une dramaturgie très éclatée, Bajour au contraire revendique de raconter une histoire tout en utilisant les outils de l’écriture de plateau. C’est une façon de travailler fortement basée sur l’improvisation des acteur.ice.s. L’acteur est au centre il est force de proposition. Les acteur.ice.s puisent dans ce qu’ils elles sont, dans leur histoire, leur intimité, pour nourrir leur rôle. Il y a l’idée originelle et puis les propositions des un.e.s et des autres, c’est difficile au final de mettre un copyright sur la création : Bajour partage d’ailleurs les droits d’auteurs entre tous ses membres.

Une fois le texte écrit, les metteur.euse.s en scène ménagent des zones ouvertes à l’impro à l’intérieur de la partition. Sauriez-vous reconnaître quelles scènes en particulier ont été envisagées de cette manière ?

Improviser ne signifie pas faire n’importe quoi. Cela signifie que jusqu’au bout l’interprète reste maître.sse de sa partition. Pour être capable de créer dans l’instant sans mettre à mal tout l’édifice, l’interprète doit beaucoup travailler en amont. Les scènes les plus improvisées sont les scènes les plus travaillées chez Bajour. Pour que le rythme reste cadré, il y a des repères, des rendez-vous fixés à l’intérieur de la scène par lesquels l’interprète doit passer.
L’écriture de plateau et l’improvisation est une façon de faire que Bajour a beaucoup pratiqué à l’école du TNB. Le directeur de l’école de l’époque, le metteur en scène Eric Lacascade, a voulu transmettre ces dimensions de groupe et d’écriture de plateau aux élèves en coconstruisant l’école avec elles et eux. Ce sont les élèves eux-mêmes qui ont demandé à avoir les Chiens de Navarre. Pour lui, l’école était comme un laboratoire centré sur la cuisine interne de l’acteur.ice. et le meilleur moyen d’apprendre pour les élèves c’était de travailler avec des metteur.euse.s chaque fois différent.e.s comme pour un spectacle en temps réel. « Quand tu changes d’univers, c’est tout le groupe qui change, car le regard n’est plus le même, explique Matthias Jacquin. On le vérifie aussi en travaillant ensemble, selon qui est aux manettes : le travail avec un metteur en scène naît du dialogue entre le metteur en scène et l’acteur, entre ce que propose le metteur en scène, ce qu’il projette sur l’acteur et ce que lui renvoie l’acteur. Un acteur qui n’a jamais été metteur en scène n’a pas la même approche qu’un acteur qui est aussi metteur en scène, cela conduit à direction beaucoup plus fine ».

La dimension d’improvisation implique aussi une adresse et un rapport très étroit aux spectateurs : les scènes improvisées sont conduites en grande partie selon les réactions du public. Au début, l’acteur qui fait Marc plante le décor, il s’adresse aux spectateurs, leur pose des questions : «vous trouvez ça glauque comme début ? ». Cette adresse directe où le personnage sort de son rôle pour procéder à une sorte de mise en abyme de la représentation est une citation de Robert Plankett de Jeanne Candel du Collectif La vie brève, autre référence de Bajour.

Dans ce spectacle, qui parle également du deuil, Robert Plankett est un jeune metteur en scène qui vient de mourir. Ses proches, ses comédiens, se retrouvent chez lui pour vider l'appartement, trier ses affaires et leurs souvenirs, s'occuper de ce qui reste et de ceux qui restent. Le début du spectacle commence par le générique et toutes les problématiques de la pièce sont exposées au public.Présent dans le spectacle, Le chant occupe de plus en plus de place chez Bajour, pas seulement sur scène, mais aussi dans le travail. Le chant est pour Bajour une manière de s’échauffer, de respirer ensemble, de se retrouver. Avant même de travailler sur la pièce, ils chantent et dansent aussi ensemble pour se relier les uns aux autres et au collectif. Dans la dramaturgie, il offre comme des pauses réparatrices et met l’histoire à distance mais le chant choral polyphonique exprime aussi, dans sa forme, le sens du collectif et l’écoute de l’autre. Il faut savoir être un 8e du chœur. Quel est l’effet produit par le chant quand il surgit au début ?

 

Le temps 


Le spectacle déroule plusieurs temporalités : le passé et le présent se télescopent constamment. Au centre de l’histoire, il y a le drame, l’incendie. La pièce avance dans un va et vient constant entre l’avant et l’après incendie pour mettre au centre la question de la mémoire.

L’usage du flashback, emprunté au cinéma, permet de raconter l’histoire sans tout dévoiler d’emblée et sans être trop linéaire. C’est la recette de tout bon film ou roman policier, une façon de maintenir le spectateur.ice en éveil, en lui présentant une accumulation d’événements et d’éléments, parmi lesquels il elle doit faire le tri, c’est une façon de le/la mettre au travail, de le/la tenir en haleine. L’histoire est dévoilée petit à petit, en ménageant des passages de l’avant à l’après et inversement.

Ces sauts dans la chronologie insistent sur la dimension mémorielle, symbolisée également par les bandes enregistrées, les cassettes audio, les appareils qui encombrent le garage et les enregistrements que pratique Yan, l’un des frères, et par la dimension sonore. On entend les voix de ceux qui ne sont plus mais on entend aussi le son que produisent les bandes elles-mêmes, les craquements, les parasites sonores… Le temps, c’est aussi ce qui relie les personnages à travers leur passé commun, l’enfance passée ensemble dans cette maison. Le passé qui les relie mais qui les enferme aussi comme le dit Stéphane, le frère qui veut faire table rase, le passé qui les englue et les empêche de construire leur futur. Quel avenir possible quand le passé ne passe pas ? faut-il le détruire pour avancer ?
 

Les fantômes, figures du passé 



Le théâtre est l’espace des fantômes, celui où les morts reviennent parler aux vivants, où l’invisible et le visible se rejoignent. Comme chez Shakespeare (Hamlet, Le Conte d’hiver) ou chez Ibsen (les Revenants), le passé vient ici hanter la maison où la fratrie vit presque recluse.
Les fantômes d’Esther et d’Hugo, qu’Eliza s’évertue à convoquer, ramènent sans cesse les vivants au drame. Dans Le fantôme ou le théâtre qui doute, Monique Borie évoque notamment : «L’impossible clôture d’un espace humain toujours menacé par les puissances d’un dehors, véritable espace d’une altérité menaçante, constitue aussi, dans cette fin du XIXè siècle, l’un des pivots de la dramaturgie ibsénienne (…)

Depuis Les Piliers de la société jusqu’à Quand nous nous réveillerons d’entre les morts, toutes sortes de « revenants », vrais-faux fantômes, feront à leur manière de la maison humaine un espace qu’un troisième personnage peut toujours venir hanter.» Ici, les fantômes d’Esther et d’Hugo reviennent, leur présence est palpable au milieu des vivants et les empêche d’oublier pour avancer. Quel canal utilisent les fantômes pour parler aux vivants ? Les fantômes ici ce sont aussi toutes ces générations passées qui pèsent sur la maison, les empêchent d’avancer. Comment se débarrasser d’un souvenir traumatisant ? Faut-il oublier pour avancer ? Quel rôle joue la mémoire dans la construction de l’identité individuelle ? collective ?

 

L'annonce de la mort : passer du rire aux larmes 



La scène ou le médecin annonce à Eliza la mort de son frère et de sa sœur est une scène centrale dans la narration comme dans le travail de Bajour. Comment, en effet, jouer une telle scène sans tomber dans le mélo ? Au fil des répétitions, il leur est apparu que la seule chose montrable était le déni. Le médecin parle et Eliza n’entend pas, ne comprend pas, elle reste comme sourde à cette réalité inacceptable. Scène absolument dramatique qui aboutit à une scène comique. Elle renchérit encore et encore, la scène sort du réalisme. Jusqu’où est-il possible d’aller dans le déni ? Il y a de la part de l’actrice comme une tentative d’épuisement de la situation, cette scène, qui comprend une dimension d’impro sur le fil, joue sur la durée. Elle a été travaillée longtemps pour trouver sa juste mesure.

L’humour est très présent, voire prédominant chez Bajour, notamment dans cette scène. C’est un outil important de la dramaturgie qui désarme le spectateur et permet d’entrer dans une dimension dramatique. « Quand on rit bien au théâtre, explique Matthias Jacquin, c’est qu’on reconnaît des choses vraie ». Le rire ouvre la voie aux émotions, Passer du rire aux larmes offre une catharsis importante. Il y a une puissance politique du rire qui permet d’aller loin. Le rire permet d’éviter le mélo vers lequel le sujet de la famille pourrait conduire facilement.

 

Une double scénographie 



Qu’est-ce qu’on voit sur le plateau et qu’est-ce que nous racontent ces objets ?
Au premier plan, il y a la table, longue, agrémentée de plusieurs chaises qui évoque cet espace où se réunit la famille, c’est comme un condensé visuel de la maison familiale. Au second plan, à cour, il y a un garage encombré de magnétophones, de micros, de cassette, de bandes magnétiques et d’enregistreurs, c’est l’espace de Yan celui qui enregistre tout tout le temps et qui perd la mémoire, l’espace de la mémoire, du passé. Il y a une dimension allégorique du garage : tout sort du garage, il a cette porte à bascule qui s’ouvre ou se ferme comme une grande bouche. La teinte dominante est le noir. Au sol, il y a comme des cendres.

Les objets ont une dimension à la fois concrète et symbolique. Il y a deux lieux dans le même espace : l’avant et l’après, le brûlé et le pas brûlé.Le scénographe François Gauthier-Lafaye a travaillé pour les Chiens de Navarre et pour la Vie brève. C’est la première fois qu’on voit une scénographie aussi élaborée chez Bajour.

La lumière joue aussi un rôle important, une certaine dimension allégorique se rapportant au mystère, au passé, à la mort passe par la lumière. Quels sont les moyens employés ? allumettes, bougies, lampes de poche, contre-jour… et quel est l’effet produit ? En écho à cette masse d’appareils pour enregistrer, le son est une dimension importante du spectacle : le bruit effrayant de l’incendie, les bruits des bandes magnétiques qui tournent à vide, les craquements de la bande, les voix enregistrées de ceux qui ne sont plus. Un espace pour les fantômes.

 

 

 

Avant spectacle

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Après spectacle

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